Posté le 16/12/2001 à 21:35

Lu sur le site web de midilibre.com
Edition du 16 Décembre 2001
Arrêt Perruche : viva la Muerte ?
INDEMNISÉ pour le préjudice d'être né handicapé ? Ou pour le préjudice d'être né, tout court ? Telle est la question qui oppose jusqu'au Parlement, et même au sein d e chaque parti politique, adversaires et partisans du désormais célèbre "arrêt Perruche". C'est une affaire difficile et compliquée. Mais à force de vouloir épargner au citoyen tout effort intellectuel, on le transforme en bétail à l'engrais et l'on se moque du monde.
Essayons donc d'y voir clair, et surtout, de voir les conséquences de l'affaire. Nicolas Perruche est ce garçon né gravement handicapé, du fait d'une rubéole contractée par sa mère et que le médecin échographiste n'avait pas repérée pendant la grossesse. Il y a eu faute, et c'est pour être indemnisés des dommages de cette faute que les parents ont porté plainte.
Jusqu'ici, rien que de banal.
Ce qui est nouveau, c'est qu'agissant à la place de leur fils Nicolas, ils ont porté plainte en son nom. A cause de l'absence d'indications du médecin, les parents n'ont pas eu recours à l'avortement, et l'enfant est né malgré tout gravement handicapé. Dans le cas des parents, c'est un préjudice. Dans le cas de l'enfant, c'est le préjudice d'être né handicapé. Il se plaint en somme d'avoir été mis au monde, malgré son handicap prévisible. Contre son gré. Mais l'on naît toujours sans avoir été consulté. Au cours de la crise d'adolescence qui oppose la fille à sa mère, c'est même le grief classique et un peu ostentatoire : " Je ne t'ai pas demandé de me mettre au monde ! ".
La Cour de cassation vient de confirmer l'arrêt rendu il y a un an, qui donnait accès à une indemnité en faveur de l'enfant lui-même. Il semble que dans l'esprit du rapporteur et de la Cour, il ne s'agit pas d'arbitrer en faveur du droit à se prononcer sur sa propre naissance, reconnu respectivement à l'enfant, mais plus simplement de le protéger contre son handicap, au delà de la mort de ses parents.
D'où le débat. Les uns se réjouissent de la reconnaissance par la Justice de la responsabilité du médecin, et au delà du médecin, de la responsabilité de la société envers les handicapés. Fort bien. Qui pourrait être contre ?
Les autres voient dans cet arrêt un véritable attentat contre la préférence pour la vie sur la mort, qui est le fondement implicite de la société, et l'affirmation de cette "culture de mort" que le pape Jean Paul II ne cesse de dénoncer dans la société contemporaine. Car, aux yeux des contestataires de l'arrêt, deux conséquences sont à redouter.
La première, toute pratique, est l'inquiétude des médecins échographistes, qui voient dès maintenant leurs primes d'assurance multipliées par dix. Beaucoup d'entre eux ont fait savoir qu'ils renonçaient purement et simplement à l'exercice de leur profession. Où va la médecine, si elle est astreinte, non seulement à une obligation de conscience professionnelle, mais à une obligation de résultats ? Il n'y a pas de médecine infaillible, ni totalement efficace.
L'autre conséquence serait d'ouvrir la voie à une véritable guerre des générations. Demain, l'enfant pourrait se retourner contre le médecin, mais aussi contre ses parents, pour lui avoir donné la vie dans des conditions qu'il jugerait inacceptables. Et cela non seulement à cause d'un handicap physique, mais - pourquoi pas ? - au nom d'un handicap moral. Je me trouve moche, intellectuellement limité, mélancolique etc Je ne veux pas de cette vie que vous m'avez infligée !
Or toute vie est un pari, est un risque assumé. Dans une pièce de théâtre, on voit des parents juifs qui ayant eu connaissance, de façon surnaturelle, de l'avenir de leur enfant - il mourra dans un camp d'extermination - décident pourtant de le mettre au monde
De part et d'autre, il y a une suspicion qui rôde. Les partisans de l'arrêt soupçonnent leurs adversaires de vouloir, par ce biais, remettre en cause le droit à l'avortement. Les contestataires de l'arrêt y voient un premier pas sur la voie fatale de l'eugénisme, c'est à dire de la sélection de l'espèce.
Il est significatif que le débat traverse les partis. Les communistes et les Chevènementistes soutiennent la proposition du professeur Mattei (UDF) qui veut interdire tout recours contre la vie elle-même. La plupart des membres du RPF rejoignent les socialistes dans la position inverse. Le débat viendra en discussion à la rentrée de janvier au Parlement.
Je suis plus sensible, je le dis nettement, aux arguments des premiers. Parce que, je l'ai déjà suggéré, sans le pari sur la vie et pour la vie, on entre dans une perspective mortifère, symbolisée par le cri du général franquiste qui avait si fort scandalisé le grand philosophe Unamuno " Viva la Muerte ! ".
Mais aussi parce que la société de victimes et d'ayant-droits vers laquelle nous nous acheminons tout doucement est le contraire d'une société de citoyens. Solidarité, oui ! Victimisation généralisée, non !
L'arrêt, quelles que soient ses intentions, est une insulte à tous ceux qui, même handicapés, font éclater, dans chaque geste de leur existence, que la vie vaut mieux que la mort.
Jacques JULLIARD